Avant que...
Avant que ne se tournent à l’envers les pages du livre de ma vie
Avant que mes jambes ne soient transformées en roues
Avant qu’en moi soit installé un WC ambulant
Avant que l’horizon ne soit plus une ligne horizontale
Avant que mon palais ait oublié le goût de la caïpiriña
Avant que je sois obligé de dormir à l’oblique
Avant que le souvenir du visage de ma mère ait disparu dans une nébuleuse
Avant que la musique s’arrête de remplir tout mon être
Avant que le jour ne devienne nuit
Avant que le rêve ne soit transformé en cauchemar
Avant que tout ne soit qu’un sombre souvenir sans souvenir
Avant que ma main ne puisse plus porter un crayon
Avant que je n’aie plus envie de manger une côte de boeuf persillée
Avant que j’arrête de rêver à toi rêvant de moi
Avant que tu ne danses toute seule
Avant que ma bouche ne sente le poisson
Avant que ma main gauche ne puisse plus s’ouvrir pour pointer de mon index la nouvelle lune
Avant que ne soit placé un tuyau pourvu d’un robinet dans ma jambe
Avant que ma tête ne penche vers le sol et en oublie le ciel
Avant que ton corps ne passe à mon côté sans me voir
Avant que descendre à mon atelier ne soit plus une fête
Avant que je cesse d’être une personne pour n’être plus qu’un corps malade
Avant que mes derniers mouvements ne soient gérés par la chimie ou la mécanique
Avant que Charlie Chaplin ne me fasse plus rire
Avant que le livre de poèmes que je voudrais lire ne tombe de mes mains
Avant que je n’aie plus de chemins où aller
Avant que je confonde Paris et Mendoza
Avant que ma tête ne soit remplie d’oiseaux noirs qui ne chantent pas
Avant que l’air que je respire ne soit pas mon air
Avant que l’avion parte sans moi
Avant que ceux de là-bas ne viennent me récupérer
Avant que je ne sois plus qu’un souvenir rayé de moi-même
Avant que l’horloge de ma chambre à coucher ne commence à tourner à l’envers
Avant que j’aie oublié de rire
Avant que je ne sois tombé dans l’arnaque du paradis-enfer
Avant que le soleil de Carboneras ne devienne couleur charbon
Avant que le mot Liberté ne soit définitivement remplacé par le mot argent
Avant que je ne sois plus qu’une addition
Avant que quatre cannes ne soient cassées
Avant que mon regard ne se fixe nulle part
Avant qu’on roule à ma place
Avant que mon Nord ne me soit disputé
Avant qu’il n’y ait plus de chemins
Avant que d’autres ne soient les patrons de ma vie
Avant que je cesse de vibrer
Avant que ma chance ne me devienne hostile
Avant que je ne puisse plus diriger un orchestre imaginaire
Avant que la beauté de la vie ne fructifie plus en moi
Avant qu’aucun retour ne me mène plus nulle part
Avant que l’aller en avant ne soit plus qu’un pitoyable sur-place
Avant que je n’aie plus rien à expérimenter
Avant que je ne puisse plus me réinventer
Avant que les chants que je n’ai pas écrits ne résonnent plus
Avant qu’on soit obligé de mettre des sous-titres à ma pensée
Avant que ne cesse de me tourmenter l’avenir de l’humanité
Avant que je laisse s’amoindrir dans ma tête le bruit des immondes canons
Avant que je confonde tir à la cible et massacres des faiseurs de guerre
Avant que je ne pense plus au trou d’ozone s’agrandissant pour laisser place à la mort sur la terre
Avant que mon proverbial optimisme ne s’effrite
Avant que les rumeurs de ma mort parviennent à mon oreille gauche
Avant que mes couleurs deviennent noires
Avant que je ne puisse plus compter les années qui passent
Avant que le merle moqueur ne chante plus la Commune
Avant que la locomotive que conduisait mon père ne s’enfume dans sa propre fumée
Avant que mon désir que mes trois enfants ne fassent qu’un ne s’estompe
Avant que je ne puisse plus écrire mon poème « Avant que… »
Avant que tout mon travail ne soit dans ma tête qu’une nébuleuse sans queue ni tête
Avant que mon reflet dans le miroir ne soit Dorian Gray
Avant que ma chère épouse et ancienne compagne ne soit plus qu’un document chez le notaire
Avant que mes petits-enfants ne deviennent de vieux enfants
Avant que ma soeur et mon frère ne commencent à m’attendre
Avant que mon futur ne soit plus qu’un souvenir d’un passé brumeux
Avant que je sois envahi par les mauvaises herbes
Avant que je n’aie plus de colis à poster
Avant que mes ailes ne se transforment en fardeau
Avant que mes pieds veuillent me ramener en enfance pure et dure
Avant que Liberté Égalité Fraternité ne soit remplacé
S’il te plaît
Mon amour donne-moi un dernier verre de Malbec de Mendoza
Provoque en moi un dernier sourire
En te regardant, laisse-moi revivre tous les beaux et uniques moments de ma vie,
et seulement cela
Adoucis mon départ avec Adios Nonino
Ferme mes yeux de ton seul regard
Mais
Si par hasard, mon amour, tu t’aperçois que ma main droite cherche un crayon pour faire un dessin…
Laisse-lui alors une dernière chance
Julio Le Parc 2023
Ce texte a été édité par les éditions Sylvain Courbois, 2023
Before...
Before the pages of the book of my life turn backwards
Before my legs turn into wheels
Before I have a portable toilet installed inside me
Before the horizon is no longer a horizontal line
Before my palate forgets the taste of a caipirinha
Before I'm forced to sleep at an angle
Before the memory of my mother's face disappears into a nebula
Before music stops filling my entire being
Before day becomes night
Before dreams turn into nightmares
Before everything becomes a dark memory without memory
Before my hand can no longer hold a pencil
Before I no longer crave a marbled ribeye steak
Before I stop dreaming of you dreaming of me
Before you dance all alone
Before my mouth smells of fish
Before my left hand can no longer open up so I can point my index finger at the new moon
Before a pipe with a tap is inserted into my leg
Before my head bends toward the ground and forgets the sky
Before your body passes me by without seeing me
Before going down to my studio is no longer a celebration
Before I cease to be a person and become nothing more than a sick body
Before my last movements are controlled by chemistry or mechanics
Before Charlie Chaplin no longer makes me laugh
Before the book of poems I want to read falls from my hands
Before I have no more paths to follow
Before I confuse Paris and Mendoza
Before my head is filled with black birds that don't sing
Before the air I breathe is no longer my air
Before the plane leaves without me
Before those from over there come to get me
Before I am no more than a memory erased from myself
Before the clock in my bedroom starts ticking backwards
Before I forget to laugh
Before I fall for the heaven-hell scam
Before the Carboneras sun turns coal-black
Before the word Freedom is permanently replaced by the word money
Before I become nothing more than a bill
Before four canes are broken
Before my gaze fixes on nowhere
Before someone else drives in my stead
Before my North is taken from me
Before there are no more paths
Before others become the rulers of my life
Before I stop vibrating
Before my luck turns hostile
Before I can no longer conduct an imaginary orchestra
Before the beauty of life no longer flourishes within me
Before no return leads me anywhere anymore
Before moving forward becomes nothing more than a pathetic standstill
Before I have nothing left to experience
Before I can no longer reinvent myself
Before the songs I haven't written cease to resonate
Before it becomes necessary to subtitle my thoughts
Before the future of humanity ceases to torment me
Before I let the sound of the foul cannons fade in my head
Before I mistake the massacres of warmongers for target practice
Before I stop thinking about the ozone hole expanding to make way for death on Earth
Before my proverbial optimism crumbles
Before rumours of my death reach my left ear
Before my colours turn black
Before I can no longer count the passing years
Before the mockingbird no longer sings of the Commune
Before the locomotive my father drove disappears in its own smoke
Before I can no longer write my poem ‘Before...’
Before my desire for my three children to come together as one fades away
Before all my work becomes a nebula in my head of which I can't make head nor tail
Before my reflection in the mirror becomes Dorian Gray
Before my dear wife and former partner is nothing more than a document at the notary's office
Before my grandchildren become old children
Before my sister and brother start waiting for me
Before my future is nothing more than a memory of a hazy past
Before I become overgrown with weeds
Before I have no more packages to mail
Before my wings become a burden
Before my feet want to take me back to pure, unadulterated childhood
Before Liberté Égalité Fraternité is replaced
Please
My love, give me one last glass of Malbec from Mendoza
Bring one last smile to my face
Looking at you, let me relive all the beautiful and unique moments of my life,
and only those
Sweeten my departure with Adios Nonino
Close my eyes with your gaze alone
But
If by chance, my love, you notice my right hand searching for a pencil to make a drawing…
Then give it one last chance
Julio Le Parc, 2023
This text was originally published by Sylvain Courbois, 2023